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  • Club thérapeutique de Saumery

INTER-CLUB / T.R.U.C.

Le sourire...

...

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13 mai 2013 1 13 /05 /mai /2013 10:32

Un rayon de soleil printanier sur une journée printanière, un rayon de soleil après la pluie sur un château. Les marches du perron. Une jeune fille assise dessus, une clope à la main. On approche la caméra, elle a le regard lointain, la nuque légèrement cassée, elle regarde, mais on ne saurait dire quoi. On l’appelle, mais par quel nom ? Elle ne répond pas. D’un coup, elle semble enfin s’apercevoir qu’on lui parle, elle ferme les yeux, soupire et nous voit. Elle semble écouter attentivement ce qu’on lui dit. Elle ne répond pas, ne paraît pas vouloir répondre. Pourtant on lui posait bien une question, non ? On ne sait plus trop, on est un peu désorienté. Le château est beau, le soleil brille enfin, il a plu, l’eau sèche sur les marches. Elle ne dit toujours rien, elle nous regarde en silence. A quoi pense-t-elle ? Elle susurre :

« A rien. »

Et quelque part ça nous rassure, on se demandait si elle n’était pas muette. Et quelque part ça nous effraie ; comment ne penser à rien, c’est impossible. Malgré cela elle a l’air sincère, vraie. Elle n’a pas cet air des femmes qui cachent leurs pensées, non, peut-être simplement, ne sait-elle pas à quoi elle pensait. Elle se lève, s’éloigne vers un autre bâtiment. On est là, on la suit un instant du regard. Elle ne se retourne pas. Elle a les épaules légèrement voûtées. Un énorme sac et une robe de couleurs.

Cette rencontre étrange nous laisse sans voix. On éteint la caméra, puis on se ravise on la rallume et on l’appelle. Elle nous entend, revient sur ses pas, nous dit un oui étouffé, elle semble épuisée. On voudrait lui poser plein de questions. Mais on n’ose pas.

Qu’est-ce qui nous en empêche ? Le fait qu’elle ne soufflerait pas un mot ? Ou juste cette fille dont on a l’impression que la vie lui a courbé le dos. Elle semble attendre quelque chose de nous, elle nous sourit calmement, elle ne s’impatiente pas. Elle rallume une clope, se rassoit et…

Elle explose de rire. Un rire franc et communicatif, nous rions à notre tour, et les questions viennent naturellement.

« Comment vous appelez-vous ?

-       Je ne m’appelle pas, en général je sais toujours où je suis. »

On est surpris. Alors on reformule.

« Comment vous appelle-t-on ?

-       La princesse aux pieds nus. »

Elle secoue un de ces pieds, effectivement, elle ne porte pas de chaussures.

« Avez-vous une histoire à nous conter ?

-       Les gens heureux n’ont pas d’histoire.

-       Êtes-vous heureuse ?

-       Peut-être. »

Elle a de la malice dans les yeux. Puis elle continue

« Tout n’est pas aussi simple que cela, je suis dans un château, il y a du soleil après la pluie, il fait doux, c’est le printemps, la nature reprend ses droits, les arbres renaissent, les fleurs aussi. Bientôt les élèves de terminales diverses passeront le baccalauréat, bientôt les hirondelles reviendront. Un jour ou l’autre nous auront des fraises mures, puis des cerises et enfin des pêches. Les jours rallongent et les nuits raccourcissent en toute logique. La vie continue, et la mort a pris ceux que j’aimais sans que je le voulusse. Je chante, je ris et je contamine le reste des gens avec mon rire sonore.

-       Et parfois vous pleurez.

-       Je ne pleure jamais. Je n’ai pas à pleurer. »

Son visage se ferme, aurait-on touché un point sensible ?

Elle se lève, tangue un peu sur ses jambes, s’appuie sur nous.

« Vous avez fini ?

-       Pouvez-vous nous faire visiter ? »

Elle acquiesce d’un signe de tête. Elle nous précède de quelques pas et nous la suivons, caméra en main. Elle marche sur le gravier avec la précaution d’une ballerine, pieds nus obligent.

« Je vous présente le château de Saumery, qui accueille une clinique de psychothérapie institutionnelle. Nous sommes une cinquantaine de patients, plus une dizaine en hôpital de jour. Je vais commencer par vous mener au club, organe organisatrice de la clinique. »

Elle regarde sa montre.

« Il est onze heures, la réunion a déjà commencé, vous allez voir, elle a là pour qu’on puisse discuter de tout et de rien, aussi bien de tous nos petits soucis que de la grande politique, ou des problèmes humanitaires, sa vocation est aussi d’accueillir les nouveaux patients, stagiaires, moniteurs. Le club, c’est ce qui organise notre vie, nos sorties, nos activités. En début d’année, nous élisons un bureau paritaire, autant de moniteurs que de patients. Après les ateliers présentent leur budget que rédigent les moniteurs pour la partie technique et parfois certains patients qui sont fidèles à l’atelier. Allez entrons. »

Nous sommes devant une porte vitrée d’un grand bâtiment, plus petit que le château quand même. Nous entrons. Dans un joyeux bazar, on nous dit bonjour, on nous propose un café, la jeune femme s’assoit autour d’une table, prend une tasse et une cafetière.

« Vous voulez un peu d’or noire ?

-       Avec plaisir, c’est si précieux que ça ?

-       Plus que vous ne pouvez l’imaginer. Infiniment précieux, le café, une denrée rare. Comme les clopes. Ici on est nourris et logés, mais rien ne remplacera le café du club, celui du matin est encore buvable et celui du midi a beau être infect on le boit car c’est un liquide chaud. Mais vraiment infâme. »

Elle éclate de rire, et tout le monde la suit. Son rire est vraiment communicatif.

« Ne vous méprenez pas, je ne me moque pas, c’est de l’autodérision. Je fais partie de cette communauté. Je suis comme tout le monde. »

Nous restons là une vingtaine de minutes, et ça discute de tout de rien, on est accueilli, intégré, on se met à faire partie de ce groupe, ils nous ont pris avec eux, dans leur monde, et notre caméra est enchantée. Nous filmons, ils sont beaux, ces amochés de la vie. Elle, souriante, tentant de noter sur un cahier cette discussion bruyante qui tourne autour des vols, de la violence, ou simplement de la propreté de la galerie.

« Ici, vous savez, c’est un paradis pour nous, nous sommes pris en charge et libres. Nous pouvons sortir, aller à des activités ou rester tranquilles, nous pouvons participer, nous y sommes invités. Certaines choses sont obligatoires, comme la vaisselle et le ménage des chambres. Pour la vaisselle, un feuille est faite par les dames de services, le ménage c’est un matin sur deux, sauf le week-end, on fait relâche. Mais c’est une clinique où la dimension humaine de la folie est prise compte, nous ne sommes pas des numéros, des bracelets, des chambres ou des noms de famille, nous sommes des prénoms, des êtres humains, de la vie.

-       Et comment c’est ailleurs ?

-       Ailleurs, ça dépend. Parfois, ailleurs, ce sont des blockhaus, de grands bâtiments sans cour, sans humanité. Parfois ce sont des médecins qui vous chargent de médicaments pour que vous ne fassiez pas de bruit. Parfois aussi, c’est utile, même très utile, car pour Saumery, il faut être prêt. De toute façon c’est partout pareil, il faut aller vers les gens, mais ici, on peut disparaître une journée sans que personne ne s’en rende compte, on peut aller très mal parfois et rester seuls. Par exemple, je suis une jeune femme très polie, quand on me demande comment je vais, je réponds toujours, bien. Parfois il faut creuser. Mais ça c’est l’enfermement des mots. Mais pour creuser il faut de la patience, de la pertinence, du calme. Il faut être prêt à cueillir la souffrance de l’autre. Parfois j’ai la tête vide.

-       Pourtant ici vous vous soignez, non ?

-       Ici, je me soigne, on me soigne, mais personne pas même le plus grand psychiatre ne peut vous sortir de votre mélasse si vous ne sortez pas un peu la tête de l’eau. Ici, on nous donne la possibilité d’être responsables. De ne pas être que des lecteurs, on peut être acteurs.

-       Et nous on vous filme.

-       Pourquoi ?

-       Pourquoi pas ? Pour voir, comment c’est, ça vous gêne ?

-       Non, je n’ai pas peur des caméras, j’ai juste peur de l’image »

C’est un peu mystérieux. La réunion se finit, il faut faire la vaisselle. Elle prend les tasses de tout le monde et le sets de table et lave tout ça avec une éponge vieillotte et une peu de produit vaisselle et une autre jeune femme les sèche avec de l’essuie-mains.

« Pas très écologique, n’est-ce pas. Mais les torchons, on n’en a pas. Ils finissent toujours par disparaître. C’est un mystère.

-       Vous allez souvent au réunion du club 

-       Ça dépend. C’est par périodes, parfois, j’ai l’impression qu’on brasse du vent, qu’on ne dit rien d’intéressant, que les gens ne viennent plus que pour boire du café, que rien ne se crée, qu’il n’y a pas liant. Que nous ne sommes pas unis. Souvent pourtant, il y a une unité de jugement. Tout se passe, vous savez ici, la vie, la mort, l’arrivée, le départ… »

Elle semble réfléchir, tortille ses cheveux courts et clairs, on la regarde de plus prêt. On ne saurait dire si elle est jolie, elle paraît à la fois simple, fier, et emberlificotée, rêveuse et très attachée à la réalité. La réalité du lieu.

« Continuons notre visite. Après le club, il y a la permanence informatique. On peut consulter ses mails pendant trois quats d’heure. Sinon nous n’avons pas internet. Mais aujourd’hui, je n’irai pas. Je vais vous montrer l’hôpital de jour, c’est un lieu convivial. Nous pouvons tous y aller, les patients hospitalisés y sont accueillis. On y sert du café le matin un peu avant le club, quand je vous dis que nous sommes accros ! »

Elle sourit et son sourire est consolateur. On entre dans le petit bâtiment, un salon, on filme toujours, une cuisine. Un rayon de soleil point par la fenêtre du salon. Il n’y a qu’un patient assis en train de bouquiner. On ne veut pas le déranger. Elle frappe à la troisième porte, un oui étouffé se fait entendre. Elle entrouvre la porte en question et murmure :

« Je fais visiter, on ne veut pas déranger.

-       Entrez, répond la femme qui se tient derrière un ordinateur. »

Elle nous regarde un peu surprise, règne le calme, elle a un air enjôleur.

« Je suis la secrétaire de l’hôpital de jour, je m’occupe de l’administratif, mais je fais aussi des activités, tous les vendredis nous allons à la piscine avec les patients, je fais la chauffe.

-       La chauffe. »

La princesse aux pieds nus sourit.

« Oui, c’est un genre de taxi, à prix moindre qui permet d’aller à Blois ou chez le dentiste pour les patients hospitalisés, et pour les patients de l’hôpital de jour, il y en a une qui les mène de la clinique à Blois le soir et de Blois à la clinique le matin.

-       C’est ça, répond la secrétaire. »

Sur ce, le téléphone sonne et elle décroche, la jeune femme ferme la porte et nous sortons. Où va-t-elle nous mener maintenant. Elle reste en suspens un instant devant l’hôpital de jour, réfléchit, ferme les yeux et profite du soleil.

« On pourrait retourner sur le perron, et je vous raconterais d’autres choses sur nous, les désaxés. Nous sommes sortis tous un jour ou l’autre, chacun à notre manière de l’axe de la vie. Nous avons opté pour un chemin différent. Que nous reste-t-il ? Un peu de chaleur humaine, de la tendresse, et une communauté bizarre. Vous savez il n’y a pas une identité du malade mental, je n’aime pas ce terme, qui nous pousserait à nous rassembler, nous sommes une somme d’individus qui se rassemblent, ne se ressemblent pas, parfois on s’additionne. On est ensemble mais parfois on ne se voit pas. C’est ainsi nous sommes égocentriques. Souvent, on ne fait pas attention à l’autre car notre douleur est telle que nous ne pouvons pas prendre la sienne et d’ailleurs le souhaiterait-il ?

-       Vous parlez de communauté, mais vous dites qu’il n’y a pas toujours de solidarité, pourtant dans communauté, il y a commun.

-       Nous avons en commun d’être ici, d’être soignés, d’être humains et de ne pas être seuls. Mais au final, c’est comme partout, il y a des gens qu’on apprécie et d’autres qu’on n’aime pas. C’est normal, nous sommes des hommes des femmes… »

En parlant elle se dirige vers le perron, elle se rassoit comme une heure auparavant, toujours son lourd sac sur l’épaule, toujours la nuque cassée et elle part dans sa tête. Elle n’est plus avec nous, ça se voit à ses yeux. Elle rallume une clope et se met à tousser.

« Je devrais arrêter de fumer un de ces jours. Mais non. »

Son non est définitif.

« Quel âge avez-vous ?

-       Presque vingt-trois ans. »

Déjà elle nous regarde l’air surpris, comme si elle ne nous avait jamais vus. Ou plus exactement comme si elle s’en fichait. On éteint la caméra. Et hors champ on a envie de savoir son vrai nom, de savoir sa vraie identité, qu’elle nous raconte ce qu’elle sait de la vie. Ce qu’elle a vu.

« Je n’ai rien vu, car je suis aveuglée. Je crois que la vie est belle mais fragile et je me suis frottée à sa douleur pour ressentir sa douceur. Je me suis jeté dans les bras de la folie pour ne pas me jeter dans ceux de la mort. Quand vous avez vingt-deux ans, on vous dit toujours : Mais tu es dans la fleur de l’âge, tu n’as pas le droit d’être malheureuse. Ah bon, je suis dans la fleur de l’âge, ce sont les plus belles années de ma vie. Dans ce cas je ne suis pas sûre de vouloir la vivre cette vie au goût de purin de cheval. Mais après je me suis dit que je pouvais quand même me créer des buts, des envies, des écrits, des métiers. Et j’ai appris à rêver. Et puis j’ai appris à concrétiser mes rêves. J’ai travaillé mes concours pour entrer en école d’infirmière. J’ai appris un tas de données inutiles, pour passer le bac, et c’est ici que j’ai appris à vivre. Maintenant, je ne vais plus rester encore très longtemps, enfin par rapport à d’autres. Ici, j’ai appris à être heureuse à rire, à parler. Je suis arrivée, j’étais morte, je ressors je suis vivante. Pas comme Garance – la référence nous échappe – mais comme une femme. Je ne veux plus survivre, mais je peux surmonter la montagne examen, la montagne vie. Peu à peu, parce qu’on a pris soin de moi, qu’on m’a redonné une estime de mon être au cours de longs entretiens, de longues et répétées discussions, je me suis dit que ça pouvait devenir supportable.

-       Qu’est-ce qui était si dur ?

-       D’accepter que j’allais mourir par exemple. D’accepter que la vie était parfois injuste et que l’on n’y pouvait rien et que l’on y pourrait jamais rien. Un jour, on naît, on grandit, on apprend la perte, la douleur, la joie, la peur. On vit tout simplement, la peur fait partie de la vie. Je fais partie de la vie. Mais la vie n’a pas de sens, elle est absurde. Totalement absurde. Mais si elle n’a pas de sens ça n’a pas de sens d’en faire une tragédie, non ? »

Cette phrase nous laisse pantois, que veut-elle dire ? Si elle n’a pas de sens ça n’a pas de sens d’en faire une tragédie. Ce n’est pas faux.

« La vie, reprend-elle, est une immense blague. Un jeu de mot divin, s’il y avait du divin. Mais ni Dieu ni Maître, faire table rase du passé et s’en servir pour construire le futur. Saumery, c’est la renaissance, le retour de la vie. »

Elle se lève, se tourne nous fait un signe de la main et nous dit au revoir. On marche un peu dans le château à la recherche d’une nouvelle proie. On n’en sait pas plus sur elle qu’au début, même hors caméra elle n’a rien livré. Elle souriait toujours.

Alors on repense à cette phrase sortie d’on ne sait plus où : L’humour est la politesse du désespoir. Elle était désespérée par quelque chose et on imagine le pire. On rallume la caméra et on filme ce perron déserté, l’abeille sur la tulipe, on filme le cheval dans le pré et on se demande comment il s’appelle et même s’il a un nom.

Saumery est un lieu étrange, nous avons partagé une expérience hors du commun avec une jeune femme qui ne nous disait rien en nous disant tout. Elle nous disait enfin comment il était possible de renaître et nous regardons autour de nous la cloche sonne que veut-elle dire, la jeune femme sort la tête de la porte.

« C’est l’heure du repas. »

Nous éteignons, la caméra et nous la suivons, nous sommes étonnés de voir les gens s’affairer autour des tables, trouver six chaises, mettre le couvert, aller chercher les plats.

Nous comprenons que nous venons d’entrer dans la communauté et que nous sommes des étrangers à qui l’on explique les coutumes et us d’une bien étrange façon, en nous montrant, alors nous suivons la marche effrénée de ces gens, et nous nous disons que la vie doit avoir béni ce lieu pour que les désaxés, comme elle dit, trouvent une place où poser leur désaxement, leurs peurs et peut-être aussi leur joie quand elle vient.

Tout cela fut une bien jolie rencontre et Saumery est peut-être le lieu de la guérison des souffrances ou en tout cas de l’allègement de la vie, comme un sac qu’on viderait, même si son sac était trop lourd…

 

Laure, Avril 2012

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Published by Club thérapeutique de Saumery - dans Espace Création
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commentaires

LaurA 13/05/2013 14:18


Merci Laure, Merci infiniment pour cette description fidèle qui rapelle en peu de mots toute l'humanité qu'est Saumery. De tout mon coeur de Saumeroise, je t'aime et te remercie.